Notaires : vérifier les bénéficiaires effectifs avant un acte authentique
Le notaire est en première ligne pour bloquer les schémas de blanchiment via les sociétés. Constitution, fusion, transfert d'actions, vente d'immeuble : chaque acte exige une vigilance UBO renforcée. Voici la check-list complète pour sécuriser un acte authentique sans alourdir la pratique.
En bref
Les notaires sont assujettis à la loi du 18 septembre 2017 anti-blanchiment (article 5, 1°, point 28°). Pour chaque acte impliquant une personne morale, ils doivent vérifier l'identité des bénéficiaires effectifs, croiser avec les listes de sanctions et de PEP, et conserver la traçabilité. La FSMA et la Chambre nationale des notaires ont intensifié les contrôles depuis 2024. Voici la check-list pratique pour 6 actes types.
Pourquoi le notaire est un point de contrôle critique
Le notaire instrumente des actes qui transfèrent ou créent du patrimoine : c'est précisément là que les fraudeurs cherchent à entrer dans le système. Trois schémas typiques que seul un notaire peut bloquer en amont :
Le notaire est l'ultime garde-fou avant que ces opérations ne deviennent juridiquement opposables.
Check-list générale UBO avant tout acte
Pour chaque acte impliquant une personne morale :
| # | Vérification | Source |
|---|---|---|
| 1 | Identité BCE de la société (dénomination, siège, statut, unités d'établissement, ancienneté) | BCE / API Company Belgium |
| 2 | Mandataires actuels (administrateurs, gérants, délégués à la gestion journalière) | BCE |
| 3 | Bénéficiaires effectifs au registre UBO (consulté à la date de l'acte) | Registre UBO via accès professionnel |
| 4 | Cohérence UBO déclarés vs structure de détention réelle (cascade d'actionnariat) | Statuts + registre actions |
| 5 | Vérification PEP sur tous les UBO et mandataires (FR/NL/EN/source internationale) | Listes PEP officielles + outil vérification PEP |
| 6 | Vérification sanctions (UE, ONU, OFAC) sur la société et tous les UBO/mandataires | Listes officielles + outil sanctions AML |
| 7 | Origine des fonds documentée (extraits bancaires, prêt notarié, héritage, vente précédente) | Documentation transmise par le client |
| 8 | Cohérence chiffres BCE / patrimoine apparent (signaux de société dormante, capitaux propres négatifs, etc.) | Comptes annuels BNB |
Si l'un des 8 points pose problème, l'acte ne doit pas être instrumenté en l'état — il faut soit demander des compléments, soit refuser, soit faire une déclaration de soupçon à la CTIF.
Acte 1 — Constitution de société
Spécificités :
- L'UBO est défini par le capital initial et le pacte d'associés
- Pour une SRL constituée à 99% par une SA mère, l'UBO est à chercher au-dessus de la mère (cascade)
- Le notaire vérifie que l'UBO sera déclaré au registre UBO dans le mois suivant la constitution (obligation légale)
Points de vigilance :
- Capital très faible (1 €) + objet social très large = indice de coquille à monter
- Apport en nature non évalué par un réviseur alors que la loi l'impose
- Dirigeants non belges sans présence économique en Belgique
Acte 2 — Cession de parts ou actions
Spécificités :
- Le changement de l'actionnariat modifie l'UBO → mise à jour obligatoire au registre UBO dans le mois
- Le notaire doit vérifier l'identité du cessionnaire comme s'il était un nouveau client (KYC complet)
- Si le cessionnaire est une société, il faut remonter la chaîne jusqu'aux personnes physiques
Points de vigilance :
- Prix de cession atypiquement bas par rapport à la valeur des comptes annuels — indice de paiement parallèle non déclaré
- Cessionnaire étranger via société écran dans une juridiction à faible transparence
- Multiplication d'opérations rapides chez le même cédant (le cédant nettoie son portefeuille)
Acte 3 — Augmentation de capital
Spécificités :
- Une augmentation de capital par apport en numéraire doit être vérifiée sur l'origine des fonds
- Une augmentation par apport en nature doit faire l'objet d'un rapport de réviseur (article 5:7 CSA)
- Un changement de majorité après augmentation modifie l'UBO → re-déclaration obligatoire
Points de vigilance :
- Apport en numéraire d'un montant rond très élevé venant d'une société étrangère récemment créée
- Augmentation suivie immédiatement d'un dividende au nouveau majoritaire (extraction de fonds)
- Augmentation dilutive forte qui change l'UBO sans que le client semble en avoir conscience
Acte 4 — Acquisition immobilière par société
C'est le schéma de blanchiment le plus courant en Belgique. Vigilance maximale :
- Vérifier que la société acheteuse a une activité économique réelle cohérente avec l'acquisition (signaux de société dormante)
- Origine des fonds : extraits bancaires sur 6+ mois minimum, lien clair avec une activité documentée
- Vérifier la cohérence prix / marché (un prix anormalement élevé suggère un montage)
- Vérification UBO renforcée : un acheteur immobilier via société est dans le périmètre de vigilance renforcée
Acte 5 — Fusion ou scission
Spécificités :
- La fusion consolide deux UBO en un — on vérifie chacun avant fusion
- La scission crée des UBO distincts qui doivent être déclarés dans le mois
- Cas particulier : la scission partielle d'un patrimoine personnel via société interposée est un schéma de transmission anticipée parfois utilisé pour échapper aux droits de succession — vérifier la conformité fiscale
Points de vigilance :
- Fusion avec une société dormante ancienne (acquisition d'antériorité pour société ressuscitée)
- Rapport d'échange notoirement déséquilibré sans explication économique
- Sociétés fusionnées ayant des activités totalement incohérentes
Acte 6 — Dissolution / liquidation
Spécificités :
- En cas de boni de liquidation, il faut vérifier la cohérence avec les comptes annuels
- Si la société était dormante depuis longtemps, on s'assure qu'il n'y a pas de patrimoine occulte
- Le liquidateur doit être personne physique identifiée et capable
Points de vigilance :
- Dissolution immédiatement après une cession d'immeuble important (paiement non recyclé dans la société, indice d'extraction)
- Dissolution avec résultat sur liquidation très éloigné des fonds propres comptables
- Liquidateur qui est aussi liquidateur de plusieurs autres sociétés dans une période courte (prête-nom)
Documentation et traçabilité
Pour chaque acte, le notaire conserve dans son dossier :
- La copie de la consultation UBO datée du jour de l'acte
- La copie des vérifications PEP et sanctions datées et avec captures d'écran
- Les extraits bancaires d'origine des fonds (pour les actes patrimoniaux)
- Les statuts à jour et le registre des actions consulté
- Le score AML calculé et le verdict
- Les éventuelles déclarations de soupçon CTIF
Cette traçabilité est ce qui protège le notaire en cas de contrôle FSMA ou de procédure judiciaire ultérieure. Un dossier "vide" sur le volet AML est un risque disciplinaire majeur.
Automatisation pratique
Beaucoup de cabinets notariaux automatisent désormais ces vérifications :
- Saisie du numéro BCE de la société → l'API retourne identité + mandataires + UBO + scoring financier + score AML
- Comparaison automatique UBO déclaré vs cascade d'actionnariat
- Vérification PEP/sanctions instantanée
- Génération du dossier de vigilance PDF prêt à archiver
L'API Company Belgium expose ces fonctions dans un endpoint unique. Pour les notaires utilisant déjà eNotariat ou des solutions sectorielles, l'intégration se fait via REST avec authentification par clé API. Voir aussi notre article sur l'évaluation des risques AML pour la méthodologie applicable aux professions assujetties.
Questions fréquentes
Quel notaire est concerné par les obligations AML en Belgique ?
Tous. La loi du 18 septembre 2017 (article 5, 1°, point 28°) vise les notaires sans distinction. Cela couvre les notaires titulaires, les notaires associés et les candidats-notaires en charge d'instrumenter. Les obligations valent pour chaque acte impliquant un transfert de patrimoine ou une création de personne morale — soit la quasi-totalité de l'activité notariale. La FSMA et la Chambre nationale des notaires exercent la supervision conjointe.
Que faire si le client refuse de fournir les justificatifs d'origine des fonds ?
Refuser d'instrumenter l'acte. La loi du 18 septembre 2017 oblige le notaire à appliquer une vigilance constante et à ne pas exécuter une opération s'il n'a pas pu satisfaire à ses obligations de vérification. Le refus doit être documenté dans le dossier client. Si les éléments dont dispose le notaire constituent un soupçon de blanchiment, il doit en outre faire une déclaration de soupçon à la CTIF (via le portail goAML), même si l'acte n'a pas été instrumenté.
Le registre UBO est-il fiable comme seule source de vérification ?
Non. Le registre UBO contient ce que les sociétés ont déclaré, pas ce qui est réellement vrai. Une déclaration UBO fausse ou obsolète n'engage que le déclarant — pas le registre. Le notaire doit croiser le registre UBO avec : les statuts, le registre des actions de la société, les conventions d'actionnariat éventuelles, et l'identité physique des personnes présentes à l'acte. Si une incohérence apparaît, c'est un signal d'alerte qui justifie un complément d'investigation avant d'instrumenter.
Combien de temps faut-il conserver le dossier de vigilance d'un acte ?
10 ans à compter de la fin de la relation d'affaires (article 60 de la loi du 18 septembre 2017). Pour un notaire, la 'fin de la relation' avec un client peut être très tardive — un client revient parfois 20 ans plus tard pour une succession liée à un acte antérieur. En pratique, beaucoup de notaires conservent indéfiniment dans une archive structurée. La traçabilité numérique et la signature horodatée des documents AML facilitent énormément le respect de cette obligation.
Commentaires
Articles similaires

Retour de la période d'essai en Belgique : ce que la réforme Clarinval change pour les PME au 1er jour d'embauche
La Chambre a voté le 21 mai 2026 le rétablissement d'un régime d'essai sur les six premiers mois du contrat de travail. Préavis raccourci à une semaine, justification écrite, périmètre limité aux nouveaux contrats : ce que les employeurs belges doivent comprendre avant la publication au Moniteur.

Succursale en Belgique et registre UBO : ce que doit faire la société étrangère
Une société étrangère qui ouvre une succursale en Belgique n'est pas une société belge : la succursale n'a pas de personnalité juridique propre. Cela change tout pour le registre UBO. Découvrez qui doit déclarer quoi, et pourquoi une filiale SRL belge offre un cadre plus lisible.

Outils conformité RGPD pour PME belges : guide pratique 2026
Le RGPD s'applique à toute PME belge qui traite des données personnelles. Registre des traitements, politique de confidentialité, DPA, procédure de violation — voici quels outils choisir et comment évaluer votre conformité en 2026.
